La
vipère vitupère.
La
vipère, c'est Madeleine, 12ème et bonne dernière d'une fratrie
comptant 11 garçons, tous de merde.
Tout
jeunes, morveux terreurs du quartier, des chats, chiens et humains à
portée de main, de cutter, de catapulte ou de crachats.
Adolescents,
redoutés pour leurs blagues dignes d'un monsieur zygo pervers et
camé à la colle hillarico-sadique.
Jeunes
hommes, craints en solo comme en bande pour leurs passages aussi
dévastateurs que brefs et bruyants.
Ils
possédaient aussi une créativité sans égale dans la fabrication
d'un dico nouveau genre, celui des mots qui tuent, qui puent, qui
suent le sexe et le sang, qui exsudent le chien éventré lentement
et la Marie douce ou couche-toi-là qui ne rentre chez elle que pour
panser ses plaies, vomir et s'appliquer massivement et tout doucement
un onguent réparateur de muqueuses en tout genre...
Du
plus petit au plus grand, tous étaient maitres du tordu décalé, du
néologisme assassin et d'un exhibitionnisme aussi puissant que leur
manque d'hygiène.
Ils
n'avaient pour parents que des alcolos rabougris et plissés par la
mauvaise bière qui fait pisser et se passionner pour le télévie
d'RTL.
Toutes
libertés leur étaient laissées, voire encouragées, à la seule
condition qu'ils ne dévastent pas le bistrot familial ; c'était le
QG parental matinal et tardif, point de départ et terminus des comas
ronflants et baveux du nez comme de la bouche, épaule contre épaule,
totale solidarité!
Madeleine,
toute jeune, ne manquait jamais de fermer la porte de sa chambre à
clé, de la renforcer avec une chaise, défit que ses frérots ne
manquaient que rarement de relever. Ils défonçaient, cassaient tout
et lui proposaient un dépucelage précoce à 11 sexes, pour le seul
plaisir d'entendre la môme pousser son cri qui tue et voir ses
larmes noircir ce visage déjà gris...
A
15 ans, elle était partie de la caverne, surnom mignon d'une bâtisse
sans rideaux, aux carreaux souvent brisés et remplacés par un
carton mal dimensionné. Elle était lasse de ce terrier à meute de
guerre, fatiguée de cette odeur de bière tiède et de sperme séché.
Elle
était déjà grande et chevaline, et sa poitrine opulente conjuguée
à la certitude que rien ne vaut de gros seins dans un soutif lâche
pour réussir un entretien d'embauche de serveuse lui avait fait
sauter le pas de porte sans porte (cette dernière avait finalement
cédé 1 mois plus tôt, victime du jeu du « je te projète
dessus le plus fort possible, et t'as intérêt à te marrer... »).
Ses
frères ne remarquèrent d'ailleurs pas tout de suite l'absence de
« la grosse pute », petit nom d'autant plus injuste que
Madeleine était vierge, virginité miraculeusement préservée à
grands coups de pieds-poings-genoux dans les valseuses des 11
catastrophes génétiques...
A
16 ans, elle en faisait vingt et servait quatre demis en 30 secondes,
sans faux cols, comme une professionnelle de la brasserie, sourire et
décolleté compris.
Toujours
vierge et chevaline, elle n'attendait ni même ne souhaitait une
rencontre, concentrée qu'elle était sur le prix des boites pour
chien (son molosse baveux, un bouffeur de pieds de chaise, un pitbull
au doux nom de « chope-le ») et des anti-transpirants
efficaces. Quant à la nourriture, le fritier lui faisait des prix et
son frigo ne manquait jamais d'un bocal énorme de sauce andalouse.
Son
seul héritage familial, c'était le langage... Elle ne pouvait s'en
empêcher. Non pas qu'elle jurait comme ses frères, mais elle
vitupérait, en perpétuelle colère contre tout, des sourires faux
des arabes aux crachats des africains, de la permanente froissée de
sa voisine de pallier aux raclages de gorge bruyants du cancéreux
terminal d'en bas ; « qu'il crève, d'accord, mais en
silence... ».
Et
pourtant, nulle colère dans sa voix, au contraire. Une jubilation,
des petits orgasmes de franchises de commères qui tiennent aux
malheurs des autres plus qu'à la prunelle de leurs yeux, chez elle
déjà jaunis.
Et
voilà qu'aujourd'hui, jour de son 18ème anniversaire, dans ce
bistrot noirci et à l'odeur rance, entraient, l'un après l'autre,
en procession menaçante, les 11, endimanchés et rasés de près.
Ils flairaient l'eau de Cologne bon marché, cravatés et boutonnés,
chaussures vaguement cirées, les lippes non plus fières et
arrogantes mais pesantes, si pesantes. La mère était morte, le foie
avait déclaré forfait et le cœur avait abdiqué...
Madeleine
lâchât ses 4 demis, sortit de son comptoir, s'arrêtât un instant
presqu'éternel pour mieux les jauger, et leur demanda poliment :
« et qu'est-ce que ces messieurs vont boire ? »
Photo
: 3 des 4 demis, sans faux-cols.
(avec
l'aimable autorisation de la Jupiler Pro League, photo : Jhonny B.
Rooth, Seraing, 2009)